Voici quelques mises en bouches...
Dans la petite rue sombre, il laissait
sa moto en bas régime. Le casque au bras, il goûtait
à la fraîcheur du soir en regardant les étoiles,
un sourire aux lèvres. Il imaginait ce qu'aurait pu être
sa vie si demain n'existait pas. Mais qui sait, peut être
qu'un jour
Soudain, un éclair blanc fit vaciller
l'engin et projeta Mikael sur l'asphalte. Le choc fut sans gravité
mais blessa Mikael aux genoux. Il se releva en titubant et porta
son regard dans la rue adjacente. Une silhouette, dissimulée
par le contre jour des réverbères se tenait debout.
Voyant que Mikael l'avait aperçue, la silhouette se mit
à marcher dans sa direction. Mikael, abasourdi, lui lança
:
- Qui êtes vous ?!
L'ombre ne répondit pas et continua
d'avancer. Mikael reprit :
- Mais enfin, qu'est-ce que vous me voulez ?
A une quinzaine de mètres, une
voix glaciale répondit :
- Ta vie.
Mikael eut une bouffée de chaleur.
Son cur s'arrêta quand il entendit le léger
sifflement d'un sabre Cyrillik. L'ombre s'immobilisa.
- Je suis Belks Coyollytz, troisième Mercenaire de l'Empire.
Il me reste douze heures pour te tuer mais je pense que ce ne
sera pas si long.
A ces mots, Mikael plongea la main dans
la poche intérieure de son blouson et en sortit son propre
Cyrillik qu'il déploya aussitôt. La vue du sabre
l'interloqua. Il s'attendait à voir un trait faiblement
lumineux comme les sabres qu'il avait vus sur la base. Au contraire,
le faisceau était parfaitement invisible, seulement des
volutes semblables aux flux d'air chaud au-dessus d'un feu ou
d'un radiateur poussé au maximum. Il se rappela ce que
lui avait dit Carley quand il avait présenté le
sabre. Seules les lames des sabres d'entraînement sont
visibles. Sur les modèles de combat, les particules agissent
comme des trous noirs microscopiques et drainent la lumière.
On ne peut déceler à l'il que la déviation
d'air et de lumière qu'entraîne le sillage des
particules. Mikael se rappela avec stupeur, que toutes les difficultés
du maniement d'une telle arme étaient son aspect, aussi
flou qu'indéfini, et sa totale flexibilité. Pour
se battre, il ne fallait pas voir le sabre, mais le ressentir.
Coyollytz s'avança et se mit en
garde. Mikael remarqua, à la position des mains de son
adversaire que le sabre était en retrait, dans le prolongement
de son épaule droite. Il mit le sien pointé devant
lui et attendit l'engagement. Tout en avançant, le Mercenaire
fit tourner son arme de chaque côté de son corps.
Ses mains se déplaçaient à une telle vitesse
qu'il fut bientôt plongé dans un flou dense qui
semblait aspirer la lumière en masquant la ligne hypothétique
de son sabre. Le coup partit en un éclair et découpa
l'épaulette du blouson de Mikael qui n'eut pas le temps
de bouger d'un pouce. L'émotion était telle qu'il
ne remarqua pas que le sabre lui avait aussi entaillé
la joue gauche.
- Piètre défense,
déclara Coyollytz, moi qui croyais avoir affaire à
un extraordinaire guerrier... Je sens que je ne prendrais aucun
plaisir à t'achever. Cela me désole, crois le.
- Alors si cela te désole, apprends-moi à me servir
de ce machin...
N'ayant plus rien à perdre, Mikael
tentait un coup de bluff. L'adversaire baissa sa garde.
- Que veux tu dire par "apprends-moi" ?
- Tu peux me tuer tout de suite. Vu la vitesse de tes coups,
je serais bien incapable de les parer de quelque manière
que ce soit. Alors va moins vite et apprends-moi les rudiments.
Ensuite tu pourras toujours me tuer, car quelques minutes voire
quelques heures de cours ne me propulseront jamais à
ton niveau. Tu prendras du plaisir et je mourrai moins bête.
- Serais-tu fou, petit Terrestre ?
- Non, je suis mort. Alors tant qu'à faire...
Coyollytz éclata de rire
- Tu m'amuses petit Terrestre. Eh bien soit, je vais t'apprendre.
Mais ne compte pas que je m'attendrisse. A la fin de ton seul
et unique cours, je te terminerai !
- J'en étais déjà persuadé, Maître.
Le Mercenaire commença par présenter
le sabre de combat.
- Bien. Première leçon, savoir ce qu'est un sabre
à dégradation nucléaire polarisé,
appelé Cyrillik du nom de son inventeur. Cette arme,
peu commune, a pour principe de fonctionnement d'envoyer un
double faisceau hélicoïdal à très
grande vitesse de particules infiniment petites qui détruisent
les liens pouvant exister entre les atomes en inversant la force
d'interaction nucléaire. Elle est peu utilisée
car reste excessivement difficile à contrôler.
A la différence d'armes blanches conventionnelles, il
est impossible de croiser les faisceaux de deux Cyrilliks, les
deux faisceaux se traversant. Cela explique que tu n'aies pas
pu parer mes coups en essayant de les arrêter avec le
faisceau de ton sabre. La seule façon de contrer un coup
est de faire dévier le sabre en utilisant le champ d'énergie
qu'il produit
Mikael écoutait avec attention.
Cette situation paraissait profondément incongrue. Le
tueur et sa victime devisaient comme deux vieux copains, de
l'art et de la manière de se battre en duel. Mikael savait
pertinemment qu'il n'avait réussi qu'à reculer
une échéance inéluctable mais il appliquait
le vieux principe : tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir.
Peut-être que ses amis interviendraient ou que tout autre
miracle lui permettrait de garder la vie sauve. Les premiers
échanges furent calmes mais bientôt, chaque passe
se soldait par une blessure pour Mikael en sanction d'une erreur.
Chaque coup pouvait être mortel mais Coyollytz l'arrêtait
toujours à la simple coupure pour faire durer le plaisir.
Il s'était décidé à tuer Mikael
en le vidant de son sang.
Petit à petit, et malgré
les blessures, Mikael assimilait le maniement. Doué de
facultés d'apprentissage hors du commun, il profitait
de chacune de ses erreurs pour mettre au point des parades mais
sans jamais les utiliser contre son adversaire. Son objectif
était de tester un maximum d'erreurs pour mettre au point
son style propre. Il attendait patiemment d'avoir emmagasiné
assez de techniques pour tenter un contre efficace. Mais il
n'aurait le droit qu'à un seul essai. Si Coyollytz se
rendait compte qu'il prenait le moindre ascendant, il abrégerait
le combat et porterait l'estocade. A chaque nouvelle blessure,
Mikael se répétait " pas encore ", en
s'enfermant dans son rôle de mauvais élève
craintif et miné par la douleur. Elle devenait certes
de plus en plus importante mais, dans son for intérieur,
il avait réussi à déconnecter ses terminaisons
nerveuses pour atteindre un état de totale abstraction.
Plus Coyollytz coupait, plus Mikael devenait fort et son adversaire
commençait à présenter les signes caractéristiques
d'une proche victoire : son excitation lui faisait baisser sa
garde. Le moment approchait, bientôt, très bientôt.
Patience
Un cri strident sortit les combattants
de leur concentra-tion. Bénédicte se tenait au
coin de la rue, la tête dans les mains, effrayée.
Elle avait eut l'étrange pressentiment que son ami avait
eu un accident et était sortie pour vérifier.
A la vue de Mikael ensanglanté de la tête au pied
elle fut pétrifiée. Coyollytz réagit immédiatement,
sortit un pistolet et terrassa la jeune fille d'un éclair
semblable à celui qui avait pulvérisé la
moto de Mikael. Le silence revint, pesant. Coyollytz rengaina
en déclarant à mi voix que ces vieux trucs marchaient
encore. Reprenant son sabre à deux mains, il se mit en
garde et appela son élève dont le regard était
rivé sur le corps sans vie de Bénédicte,
une plaie fumante en plein sternum...
|
La caméra fit un zoom sur la main
de Fruggeainne qui pressa le bouton vert.
Selon les calculs les plus optimistes,
les armées de l'Empire fondraient sur leurs cibles en
moins de 10 minutes. Mikael prit son Cyrillik et accompagné
de ses amis d'infortune, partit lentement vers l'air d'appontage.
Il demanda à Smietfield qui marchait à ses côtés
:
- Avez-vous peur de mourir ?
- Bien sûr Mikael, soupira Smietfield, j'ai peur de mourir.
Mais c'est le risque de mon métier. Et puis maintenant,
à quoi ça sert de vivre
- Moi, j'ai très peur de mourir.
- J'imagine... Mais puisque c'est terminé, autant vous
le dire, vous étiez condamné à brève
échéance.
- Comment ? S'inquiéta Mikael
- J'ai fait nombre d'analyses et leurs conclusions ont confirmé
ce que je craignais dès le premier jour où je
vous ai vu. Votre fusion a été incomplète
et a produit une sorte de conflit entre votre entité
et celle de Krucq. Cela augmente de jours en jours. Tant et
si bien que même si nous avions réussi, vous auriez
succombé à une embolie cérébrale
dans quelques jours, voire quelques semaines au mieux.
- Et vous m'annoncez ça maintenant...
- De toute façon quelle importance, je ne vois pas qui
pourrait sortir vivant de cette expédition. En quelque
sorte, je voulais vous rassurer pour que vous n'ayez pas trop
de regret.
Smietfield fit une tape amicale sur l'épaule de Mikael
et le laissa abasourdi à un point qu'il n'aurait pas
imaginé. Cette nouvelle semblait faire à Mikael
plus d'effet que la mort qui l'attendait dans quelques minutes
aux commandes de son vaisseau, comme s'il avait conservé
l'espoir. Cette attitude intrigua Smietfield et se retournant
vers le jeune homme, lui demanda :
- Vous savez quelque chose que l'on ne sait pas ?
Mikael se ressaisit :
- Non, Non, la situation étant un peu particulière,
ça m'a fait un choc. C'est stupide, car de toute façon,
cela n'a plus aucune importance. Allons Smietfield, ne soyons
pas en retard à notre rendez-vous.
Ils reprirent leur chemin.
En rangs serrés, toute la flotte
attendait que le couperet tombe. L'angoisse était palpable
mais personne ne bougeait. Le silence, l'infini et l'obscurité
de l'espace semblaient être un tombeau qui ouvrait ses
bras à tous ces braves de l'impossible. Le temps avait
suspendu son vol sur ces condamnés prêts à
être fusillés. Dans les cockpits, en attendant
la furieuse mêlée, chacun faisait ses adieux à
la vie, gardant une pensée pour une famille, des amis,
des éclats de rires, un peu de bonheur. L'attente semblait
si longue que quelques vaisseaux s'autodétrui-sirent
pour abréger le supplice, la torture de la mort qui rôde
mais qui ne vient pas. Les radars étaient à l'écoute
du moindre signe de l'approche d'un quelconque engin. Il n'y
avait toujours rien et déjà 10 minutes s'étaient
écoulées depuis que l'immonde tas de graisse avait
pressé le bouton de leur anéantissement. On ne
savait plus quoi penser. Pourquoi mettaient-ils autant de temps.
Etait-ce le dernier raffinement que Fruggeainne leur réservait
? Dans ses délires sadiques, il en était bien
capable. Après tout, ce n'était pas une si mauvaise
stratégie de laisser l'ennemi dans une attente morbide.
Ainsi pouvait-il escompter de limiter ses pertes tant ses adversaires
seraient démoralisés.
Qu'il est facile de mourir dans une charge
victorieuse. Aux côtés des siens, sachant qu'on
est vainqueur. Qu'il est aisé de tomber au champ d'honneur
quand celui-ci sera reconnu, sera admiré, avec la conviction
que son sacrifice aura servi la cause que l'on défend.
Mais qu'il est difficile de mourir pour rien. Rien que pour
l'Honneur. Rien que pour un idéal déchu. Rien
que pour une idée, une folie. Qui se souviendra de ces
pauvres hères, abandonnés et détruits avant
même de recevoir le coup de grâce libérateur
? Sans doute personne
Mon Dieu qu'il est difficile de
mourir quand on sait que tout est perdu, que l'espoir est vain.
Pourquoi se battre ? Pourquoi tenir ? Parce qu'on l'a toujours
fait. Parce que c'est ainsi. Juste ainsi
Seulement ainsi.
Quinze minutes et toujours rien. Dans
les cockpits, on commençait à s'engourdir. Chacun
ne pouvait faire autrement que focaliser son attention sur les
crampes qui nouaient les estomacs, défonçaient
les intestins et arrachaient les curs. Quelques uns se
laissaient aller à fondre en larmes et dans un dernier
sursaut de solidarité, coupaient leur radio pour que
les autres ne soient pas témoins de leur faiblesse devant
l'échafaud. Mais ce silence était encore plus
pesant que les soupirs.
Dix sept minutes. La radio résonna,
c'était Carley. En chef avisé, il voulut briser
le silence en entonnant un chant, Celui des résistants.
C'était la première fois que Mikael l'entendait.
Il lui fit penser au Chant des Partisans. La mélodie
était tout aussi douce, monotone mais particulièrement
triste. C'était un chant de souffrance et d'espoir. Il
était magnifique. A la radio, on entendit quelques voix
se mêler dès le premier couplet. Mais le deuxième
s'étiola dans l'infini tant les gorges étaient
serrées. Le silence retomba, comme une pierre tombale.
Vingt minutes.
- Ça y est !...
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...Un large sourire illumina le visage
de Fruggeainne qui entra dans un délire de jouissance
:
- Appréciez-vous mon dernier petit gadget messieurs ?
un champ de force de mon invention. Imparable. Pour votre information
et malgré les dégâts que vous avez causés,
toutes vos troupes à l'intérieur du Palais sont
réduites à l'état de statues. Il en sera
bientôt de même pour toutes celles environnantes.
N'est-ce pas génial ?
Le rire gras de Fruggeainne glaça
le sang de Mikael qui voulut sentir le frisson qui déchirait
sa colonne vertébrale. Échouer si près
du but. Avoir passé tant d'épreuves, avoir flirté
avec la mort pour rien. Ils étaient là, impuissants,
immobiles mais tous conscients de l'erreur fatale qui venait
de briser leur élan. D'un pas lourd, Fruggeainne esquissa
quelques pas de danse.
- Combien êtes-vous, demanda-t-il à Smietfield
pétrifié, deux cent mille, trois cent mille ?
Juste pour savoir combien de temps il va me falloir pour tous
vous découper. J'en ai bien pour plusieurs mois. Mais
cela me réjouit. Vous servirez d'exemple messieurs, à
tous ceux qui voudront s'élever contre ma toute puissance.
Il tourna autour des statues vivantes
comme une mouche autour de cadavres.
- Par qui vais-je commencer ? Par mon frère, je pense.
Le voir dans cette posture, le visage déformé,
remplit mon cur d'une insoutenable peine. Et puis, j'ai
besoin de sa force vitale. Elle manque depuis trop longtemps
au tableau de famille que j'ai patiemment constitué.
Il fouilla dans sa poche et en sortit
des sortes de gélules rouges.
- Voyez, continua-t-il. Voilà papa, maman, ma sur,
mon premier frère, puis mon autre sur
Au creux de sa main, il égrenait les pilules. Il arrêta
son doigt sur l'une d'elle.
- J'ai bien envie de reprendre du papa
Il saisit une gélule, la plaça
entre ses dents et craqua l'enveloppe. Un liquide rouge et épais
suinta des commissures de ses lèvres. Il se mit à
rire, plus fort qu'avant. Puis, se retournant vers la statue
qu'était devenu son frère, il déclara :
- Voyons si tu as le même goût, petit frère.
Il saisit le corps immobile de Pirvens
et l'introduisit dans un étrange caisson attenant au
trône, puis le mit en marche. Chacun pouvait voir un jus
rouge épais suinter de chaque côté de l'appareil
qui ressemblait à une immense centrifugeuse à
agrumes. Quand la machine s'arrêta, il ne restait de Pirvens
qu'une boue informe, quasiment sèche, et dans un petit
réceptacle, plusieurs centaines de pilules semblables
à celle que Fruggeainne avait croquée. Il jubilait.
Il se remit à danser d'un pas
lourd autour des statues hor-rifiées. Mais vite essoufflé,
il se remit à la tâche. Prenant un sabre dans l'accoudoir
du trône, il s'adressa à l'auditoire figé
:
- Bien, maintenant que nous nous sommes divertis, passons aux
choses sérieuses... Mais à propos, je dois d'abord
terminer la reconstruction de mes enfants que vous m'avez si
lâchement détruits avec votre zylarium empoisonné.
D'un coup, il fit volte face et pointant
le sabre,
- D'ailleurs, C'est à toi que je dois ce crime.
Il se dirigea vers Mikael en s'adressant
à la cantonade :
- Et c'est avec ça que vous vouliez me terrasser, pauvres
imbéciles. Mais, sachez que Fruggeainne est immortel.
Il dispose de forces que vous n'imaginez même pas. Des
forces qui bientôt me rendront mon Empire. Et vous, simples
mortels, petits moins que rien, vous vouliez m'éliminer
et priver la création de mon génie... Voyez comment
Fruggeainne le Grand, traite ceux qui ont l'outrecuidance de
se mettre en travers de sa route.
La masse adipeuse du visage de Fruggeainne
se durcit. Noyé dans les bourrelets, le regard noir sembla
transpercer les yeux de Mikael. Il prit le cyrillik comme un
fleuret et lentement, très lentement, il fit glisser
le sabre au travers du cou de sa victime. Mikael ne sentit rien.
Il devina simplement la course du sabre et l'extrême haine
que dégageait son assassin. En songe, il fit un dernier
adieu au monde des vivants avec la peine indescriptible d'avoir
échoué. Il pensait avoir tout tenté, avoir
fait du mieux qu'il avait pu. Mais la réalité
est plus cruelle que le rêve : elle comporte des impondérables
qui mettent en pièces les plus beaux plans et les plus
beaux espoirs. Ses dernières pensées allèrent
à tous ceux qui lui furent proches, Sur Terre et dans
l'Empire. Adieu Bénédicte
Une violente gifle fit voler sa tête
à l'autre bout de la salle.
Fruggeainne s'acharna avec délice
sur le corps décapité, resté debout sous
l'effet du champ paralysant, jusqu'à le transformer en
une bouillie informe qu'il coiffa de la tête restée
intacte...
|
Le repas fut somptueux. Les plats n'étaient
pas très fournis, mais extrêmement variés.
On commença par des rouleaux de saumon fumé farcis
au bélouga et servis avec un trait de véritable
vodka polonaise. Puis foie gras de canard périgourdin
et muscat de St Jean. Un gigantesque plateau de fruits de mer
qui fit forte impression (surtout quand on apprit que certains
coquillages étaient encore vivants...). Beaucoup préférèrent
se consoler avec le splendide muscadet sur lie.
A la fin de l'entrée, on pouvait
déjà déterminer trois groupes parmi les
convives. Les sceptiques mangeaient du bout des lèvres
demandant à chaque fois le diagramme chimique et la nature
des ingrédients qui composaient les mets, ce qui les
incitait rarement à faire honneur au plat. Les buveurs
préféraient au solide la délicate et surtout
enivrante sensation que procurait le vin. Enfin, les goinfres
qui, faisant fi des préjugés, s'adonnaient avec
conviction à l'aventure gustative.
On servit comme poisson des queues de
lotte à l'armoricaine, des darnes de saumon à
l'oseille, des ailes de raie aux câpres et des filets
de sandre au beurre blanc accompagnés de vins d'Alsace,
Sancerre et crémant de Loire. Malgré les mises
en garde, les arêtes du saumon firent quelques victimes
qui furent soignées par les bulles joyeuses du crémant.
Les trois groupes s'affirmaient, bien que les sceptiques aient
tendance à se réduire. Ils essyaient un bref passage
chez les goinfres avant d'échouer chez les buveurs...
Concernant les viandes, on servit un cuissot de chevreuil sauce
grand veneur, du sanglier, un faisan, du confit de canard et
des ris de veau avec une multitude de sauces et de saveurs coiffées
d'un florilège de vins, décliné de bourgognes,
bordeaux, minervois, corbières et côtes du Rhône.
Mikael était aux anges surtout qu'on lui avait présenté
une petite pilule miraculeuse qui permettait de résister
aux effets indésirables de l'alcool et de la crise de
foie. On mangeait, on buvait, mais on ne ressentait que le plaisir
de le faire. Ceci aidant, au fur et à mesure du repas,
les convives devenaient de moins en moins sérieux et
les éclats de rire fusaient de toute part. Mikael était
profondément heureux. Seul quelque part au fond de son
cur subsistait le regret de ne pas partager ces moments
avec ceux qu'il avait laissés sur Terre, spécialement
Bénédicte.
L'annonce du fromage le ramena à
ses convives. On amena un grande carte de France sur laquelle
en lieu et place de chaque région était disposé
un fromage du cru. Mikael s'en donna à cur joie
et fit découvrir à ses amis comment, avec une
même matière première et des procédés
de fabrication différents, on pouvait obtenir une telle
diversité de saveurs - et surtout d'odeurs. Certaines
de ces dernières en rebutèrent plus d'un. Les
bleus eurent le moins de succès. Comment pouvait-on prendre
plaisir à ingérer de la moisissure?
Pour la suite, Smietfield se leva et
prit la parole :
- Votre attention s'il vous plait, j'aimerais avoir le sentiment
de notre invité.
- En un mot, fantastique. Mais comment avez vous fait ? C'est
tout simplement incroyable, vous êtes de vrais génies
!
- Attendez Mikael, pas tout à la fois. Nous arrivons
au moment crucial du cadeau d'anniversaire. Je vous préviens
tout de suite, il va vous surprendre... A tel point qu'aucun
d'entre nous n'a voulu prendre le risque de vous l'apporter,
de peur de votre réaction. Nous avons donc demandé
à notre chef cuisinier, sans qui ce repas n'aurait pas
été possible, de le faire à notre place
en espérant que cela se passera au mieux. Mikael voici
votre... cadeau :
Il n'était pas dans les habitudes
de Smietfield de prendre autant de précautions. Mikael
se mit sur ses gardes, un peu inquiet. Dans un silence un peu
tendu, on vit pénétrer dans la salle, un énorme
gâteau posé sur des suspenseurs, derrière
lequel on devinait les deux jambes et le haut de la toque du
cuisinier. La pâtisserie était-elle piégée,
était-elle au poivre ? Peut-être contenait-elle
une pin-up déguisée en quelque chose ou quelqu'un
? Mikael s'attendait à tout sauf à ce qui allait
se passer. Dans la salle, on n'entendait que le crissement des
chaussures du cuisinier qui arrivait à hauteur de l'invité
d'honneur. Mikael imaginait une multitude de scénarii
plus ou moins sordides à propos de ce gâteau énorme,
qui avait l'air bon de prime abord, mais qui devait certainement
cacher un secret éclaboussant. Le chef s'arrêta
derrière Mikael. Ce dernier avait le regard rivé
avec inquiétude sur les petites pointes de chantilly
et les bougies, 128 au total.
Mikael comprit alors que ses convives
avaient peur qu'il prenne ombrage du nombre trop important de
bougies. Il se retourna tout sourire vers Smietfield en le rassurant
qu'il n'était nullement offusqué qu'ils se soient
si largement trompés sur le compte de ses années
(les années étant comptées en rotation
planétaires, il n'est pas étonnant qu'elles diffèrent
d'une planète à l'autre). Il perdit peu à
peu le sourire en voyant la mine inquiète de son hôte
et son léger balancement de tête
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